Grandeur et décadence du technopouvoir moderne

18.10.2006 | Richy
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Enfin un nouvel article pour la seconde rubrique de ce blog, à l’origine, qui plus est, de ce blog. C’est en effet grâce à ce stage que je foule le pavé new-yorkais et, par extension, ce blog qui en relate les états d’âme l’accompagnant au quotidien.

Ce qui me préoccupe aujourd’hui, quelques semaines après avoir commencé à apprivoiser le milieu où je me trouve, c’est précisément... le milieu où je me trouve. Pas de critiques faciles ou de plainte douce-amère. Juste un regard, qui me suit partout, et qui est bien obligé de voir.

Un bref retour en arrière s’impose. Présentation des lieux : une grande tour de cinquante étages, perdue en plein centre ville au milieu de grandes tours de cinquante étages. Un cadre grandiose, des tapis, des portes à tambours, des badges magnétiques, des ascenseurs aussi rapides qu’un éclair au chocolat, un accès direct au métro qui permet de relier le chez soi au boulot sans voir le jour (ce qui fait des jours relativement longs), et des fenêtres bien fichues qui rendent impossible un quelconque suicide, si tant est que cela, à l’instar des arguments économiques avancés brillamment par Ségolène Royal, passe par la tête de quelqu’un. Un cadre propice au travail. Donc à la production. Donc au rendement. Donc à l’argent. Donc à l’économie. Donc à la croissance. Donc au travail. Certes quelque peu éloignée du célèbre Financial District du sud de Manhattan, la tour où je travaille (et il en est de même pour ses voisines) est au coeur de la finance mondiale.

Vous avez eu peur ? Ces mots vous ont fait sursauter ? La finance mondiale... C’est bien ou c’est mal ? Qu’en penser ? Quand penser, pourrait-on dire face à l’abrutissement médiatique dont nous sommes chaque seconde passant les victimes consentantes ? A vrai dire, cet aspect de la vie économique de nos contrées n’a qu’un seul défaut : elle s’inscrit dans le système. Elle n’est pas le système. Elle en joue. Qu’est-ce que la finance ? Ce n’est jamais, somme toute, qu’un amas spectaculaire et colossal d’échanges d’argent entre personnes, physiques ou morales (c’est-à-dire entre bonhommes ou boîtes, pour les plus réfractaires ou les plus marxistes de mes lecteurs). Rien de plus. Des échanges. Comme toute forme de commerce. Evidemment, parfois, on ne comprend pas ce qu’on échange. De temps à autre, c’est simple, on se représente aisément du pétrole, du maïs, des carcasses de porc, du cuivre, ou de l’étain. En revanche, dès que l’on aborde les devises, les taux d’intérêt, les options ou autres, "ça" ne parle pas au commun des mortels, d’autant plus mortels que ces échanges existent malgré nous, et se font exclusivement avec "notre" argent, à des degrés divers d’intermédiaires. Mais là n’est pas l’important. Ce qu’il convient d’admettre, c’est le caractère pseudo-artificiel de la matière première de ces échanges, c’est-à-dire de l’argent. L’argent est ici moins une finalité qu’un moyen. Pour être tout à fait honnête, il s’agit des deux. Oui, camarades marxistes, on travaille (encore) pour de l’argent.

Belle entrée en matière, cette introduction, mais quel rapport avec le titre ? La raison est toute simple, et infiniment plus terre à terre que toutes ces considérations génériques. Car derrière ces mots et ces concepts, comme dirait Manpower, se cachent des hommes. M’emmerdez pas avec le "des hommes et des femmes" car jusqu’à ce que l’on me prouve le contraire, du moins en grammaire, le masculin prédomine sur le féminin, et, qui plus est l’inclus. C’est notre manière à nous d’être "enceint". On porte le féminin en nous. Grammaticalement, j’entends. Pour ceux qui entendent autre chose, vous pouvez de suite prendre rendez-vous dans le marais, ou à Chelsea, pourquoi pas. Tout simplement, cette macro-finance mondiale, qui régit le monde comme la publicité régit TF1 (d’où son nom de régie publicitaire, je n’invente rien), c’est-à-dire qui s’interpose dans nos vies plus ou moins à notre insu toutes les quinze secondes, n’avance que parce que des hommes (et pour être sincère, la majorité de ces êtres humains sont effectivement des mâles) sont derrière pour faire tourner la machine. Même chose, les esprits forts peuvent prendre rendez-vous dans le marais.

Habile transition donc, pour évoquer ces fameux monstres, ogres, et autres vampires assoiffées de dollars, de yens ou d’euros qui emplissent les salles de marché, et non la place du marché, où le père Dufour étale ses crottins de Chavignol faits maison (no comment) au milieu de ménagères de plus ou moins de cinquante ans déambulant dans les allées en attendant, précisément, que la série reprenne sur TF1, après la pub, donc. Non, rien de tout cela ici. On a beau fustiger l’aspect rustique de nos marchés, on a plutôt confiance en nos marchands, et leur compagnie nous est somme toute agréable. "En salle", comme on dit ici, il en va tout autrement. Par pure nécessité. De fait, les sommes en jeu sont colossales. On ne parle pas en euros ou en dollars, on parle en millions de dollars. Alors forcément, dans un tel contexte, le temps, c’est de l’argent (Pascal Obispo m’en voit désolé, lui pour qui le temps, c’est de l’amour). Du coup, on ne dit plus action, mais stock. Une syllabe de gagnée. On ne prend plus de temps pour manger à l’extérieur ou dans une quelconque cantine d’entreprise, on commande à manger sur Internet ou par téléphone, pour manger sur son desk (on gagne une syllabe sur bureau, ça fait déjà deux syllabes de gagnées). Bref on gagne du temps, on parle par onomatopées, et on limite le temps passé aux toilettes.

Encore une habile transition pour aborder le revers de la médaille, la fameuse décadence, toute relative certes, des ces maîtres du monde en chemise avec ou sans cravate. Pour se convaincre de la futilité de ce milieu, donc du monde et de la vie, il suffit de prendre cinq minutes de son temps (en abrégeant des mots par exemple) et de se rendre aux toilettes. Là, un spectacle grandiose commence. A toute heure. Evidemment, les utilisateurs sont plus fréquents aux horaires de digestion difficile. Assurément, ils y restent également plus longtemps. Et là, loin du brouhaha des "j’achète" ou des "je vends", qui sont d’ailleurs plus des "I buy" ou "I sell" (encore des syllabes de moins ?), ces braves maîtres du monde redeviennent de vulgaires péquenauds puants, au sens premier du terme, noyés dans leurs effluves nauséabondes de magnats plus ou moins véreux. Là, au milieu de portes qui ferment à peine et dont les bruits et les odeurs, comme dirait Jacques Chirac, se partagent davantage que leur salaire, on ne saurait distinguer le patron de l’employé, le cravaté du technicien, le cireur de chaussures du trader pesant quelques millions de dollars. La liberté de n’être qu’un parmi des milliers. L’égalité de la cuvette au fronton de la plus belle enseigne du capitalisme. La fraternité artificielle de nos métiers absoute par une chasse d’eau. Cette eau emporte bien plus avec elle que l’ensemble de la dignité qui s’étale entre pingouins malhonnêtes. Quand le maître du monde redevient simple campeur, on se dit que le véritable pouvoir est terriblement mal partagé sur cette planète. Si ceux-là même qui font les forts au cours de négociations probablement âpres prenaient parfois le recul nécessaire pour cerner le monde où ils évoluent, ils penseraient peut-être à fermer la porte de leur toilette, ou au moins à tirer la chasse d’eau pour masquer le bruit de leurs relâchements gazeux dus vraisemblablement aux excès de leurs repas gargantuesques que le capitalisme leur offre quotidiennement. Parenthèse amusante, les japonais, toujours à la pointe en matière de toilettes, ont d’ailleurs inventé des toilettes sonores, qui simulent un bruit de chasse d’eau permanent, pour donner une intimité acoustique à son utilisateur. Pratique, non ? Mais de retour à son poste, refaisant surface, le requin lambda de la finance n’est plus le même. Il redevient agressif, vengeur, il en veut, il a soif, il a faim, il tapote fébrilement sur son clavier d’ordinateur et ses téléphones avec ses doigts qu’il a fait semblant de laver après avoir contaminé notre salle de "repos" commune par ses puissants et irréversibles miasmes gastroentérologiques.

Aujourd’hui, après quelques semaines passées dans ce monde, j’ai appris trois choses essentielles pour survivre au sein de cette jungle financière qui fait tourner le monde, un peu plus vite qu’il n’eût tourné sans elle : la première, c’est tout d’abord qu’il faut bien maîtriser son sujet pour l’intégrer. Ensuite, il convient d’apprendre les codes du milieu, de parler franchement, justement, et avec toute la sincérité possible et autorisée. Point trop n’en faut, n’exagérons rien. Et enfin, pour faire définitivement partie de ce monde sans foi ni loi, mais absolument réglementé, ne jamais se rendre au travail sans quelques accessoires : une chemise, le repas du midi, un dictionnaire... et un pince-nez.

 

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